28

Léa Fehner


Note d’intention de LEA FEHNER pour présenter son film

« On parle souvent de la violence d’un fleuve qui emporte tout sur son passage, mais personne ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent. » Bertolt Brecht.

Il arrive parfois qu’une image, aperçue au hasard, vous saisisse et fasse naître le désir d’un film. Une image de celles qui vous taraudent, vous hantent et ramènent à la surface les sentiments profonds qui vous habitent. De celles qui vous interrogent suffisamment pour vous pousser sur plusieurs années à la résoudre, à la comprendre, à l’explorer. Aux abords d’une prison auprès de laquelle je passais chaque matin, une femme s’était mise à crier. Elle essayait de parler à l’homme, son homme, qui vivait derrière les hauts murs. Son corps se dressait, hurlait, hissant sa frêle silhouette sur le bout de ses pieds pour essayer de l’atteindre. Ses mots étaient trop souvent avalés par le bruit de la rue mais elle résistait et luttait pour que sa voix les traverse…

Il y avait pour moi à cet endroit quelque chose de terriblement indécent et de terriblement fort. Par delà les murs, les barbelés, le regard des passants, le bruit des voitures et les barreaux de la prison, un homme et une femme exposaient leur intimité pour continuer à la vivre. Je fus profondément marquée par le geste de cette femme, par son obstination à communiquer, par son mépris des regards extérieurs comme par l’extraordinaire liberté qui émanait de son acte. Un défi aux murs et au monde.

Pendant plusieurs années je me suis mise à écouter ces voix, celles qui traversent les murs, celles qui défient le silence et essaient désespérément de créer un pont entre deux mondes.

« Qu’un seul tienne et les autres suivront » est né de ces voix et de ce cri.

Pourtant, rien ne fut moins simple tant ce lieu est difficile à atteindre. Pour arriver à la  prison, il vous faudra souvent emprunter de nombreux détours, suivre des indications masquées ou discrètes, s’accommoder d’horaires uniques et irréguliers, prendre des branches de route presque secrètes pour enfin la découvrir, seule dans des plaines vides ou cachée par des rangées d’arbres. Rien ne vous est offert au regard, rien n’est facile d’accès. La prison, comme bon nombre de ces lieux à la limite de nos sociétés est soigneusement et méthodiquement mise au ban. On y déploie une attention particulière pour que cet endroit, par son mystère et son éloignement continue de représenter une menace, une inquiétude, une peur…

Dans mon film, il y a eu tout d’abord l’envie de réduire cette frontière, de l’amenuiser comme de lui donner chair au travers de trois personnages aux trajets singuliers, hors de nos représentations habituelles. Né d’un long travail documentaire et de nombreuses rencontres faites à la prison de Fleury Merogis et de Villepinte (banlieue parisienne), le film cherche à sa manière à porter un éclairage sur ce lieu de l’ombre et sur son extension dans le monde des hommes libres : le parloir.

Ni enfermés à l’intérieur, ni libres dehors, j’ai voulu au travers de mon film rendre voix à ces proches de prisonniers, à ces hommes et ces femmes au destin silencieux, et interroger ce lien qui résiste malgré la chair et le cœur meurtris. La prison est un lieu qui suscite au mieux l’indifférence, au pire le mépris. J’ai voulu combattre cet état de fait et donner la parole, retranscrire au mieux la pluralité des trajets qui y conduisent pour résister à la banalisation, à la simplification et à l’ignorance.

En détention, les surveillants appellent les proches de prisonniers du nom de ce dernier et ceci qu’ils soient femme, parents, amis, voisins, enfants etc. C’est leur identité même qui est niée, sans cesse ramenée, liée indéfectiblement au destin de celui qui est emprisonné. Aussi me semblait-il important de leur rendre un visage, une histoire, au travers d’un lieu particulier, poste frontière entre deux pays que tout oppose.

Le parloir est un moment brûlant où tout se condense, où des vies, suspendues au dehors, explosent, se libèrent sous le regard des surveillants. Un espace-temps où la parole devient le seul vecteur d’une relation. Parole empêchée, parole minutée, parole surveillée, mais une parole qui essaie d’habiter sans cesse ce vide, de résumer les jours d’absence pour tenter d’atténuer la séparation. Ici on s’autorise tout. Tout sauf le silence…

Le parloir est comme un projecteur, une coupe chirurgicale qui laisserait voir à nu l’intimité de chacun. Un lieu où les cœurs s’exposent, à vif, au bord des lèvres. Et pourtant le souffle de la vie y survit et je dirais même plus il y rugit. J’ai voulu avant tout filmer cette explosion de vie dans ce lieu de règlements et de contraintes. Filmer cette parole, ces êtres, ces gestes, cette tension. Traquer sur les visages l’attente, le désir, le bonheur des retrouvailles et la douleur de la séparation, si rapidement mêlées, si intimement liées. Mettre en scène cet extraordinaire face-à-face vers laquelle tout le film tend en essayant d’être au plus près de la durée réelle d’un parloir pour en exprimer la tension, le suspens, la force et la violence. J’ai essayé de retrouver la musique si particulière de ce lieu, ces mots qui s’entremêlent, ces voix qui se partagent et se contaminent au travers des minces cloisons. Chacun de mes personnages y voit son destin s’y faire et s’y défaire mais jamais en solitaire, toujours au milieu des autres, de leurs histoires et de leur bouillonnement.

Il m’a toujours semblé important de faire histoire de ce qui est habituellement laissé aux faits divers, au sensationnalisme ou à un traitement journalistique trop souvent réducteur. Je ne prétends à aucune généralisation, je ne porte aucun étendard, j’espère juste que le cinéma puisse être un lieu qui nous permette d’accéder à la complexité des trajectoires pour éloigner les idées toutes faites, les préjugés et les stéréotypes ; un lieu qui nous permette de représenter ce qui est caché et de faire un pas de côté pour interroger de manière plus profonde la société dans laquelle nous évoluons et ce qui la sous tend.

Aux portes de la prison, les horizons semblent par trop souvent être déjà confisquées. C’est pour cela que j’ai choisi de montrer trois personnages qu’au départ tout éloigne de cet univers. Trois trajets qui ne sont pas subis, mais au contraire choisis. Trois personnages qui vont, chacun à leur manière, saisir leur histoire et exister, vivre, rire, décider, face à un monde de soumission et d’entraves. C’est leur détermination à pousser les murs et à les faire voler en éclats que j’ai voulu mettre en valeur. Croire, encore, à la possibilité du choix, du virage, à la possibilité d’un trajet personnel et particulier hors des déterminismes. Explorer comment un système peut décider de vous façonner et comment il reste pourtant une possibilité d’y résister.

Zorah, Stéphane et Laure auraient pu rester ordinaires, continuer leurs trajets si le drame ou les rencontres ne les avaient pas amenées vers la prison. Ce ne sont pas des assassins, des voleurs, ils n’ont pas choisi dans leur parcours la présence de ce lieu, ils ne l’ont même pas soupçonné. Mais le drame pour Zorah, l’amour pour Laure et une proposition folle et surprenante pour Stéphane vont les rapprocher de cet endroit. Jusqu’à ce que celui-ci soit leur destin, jusqu’à ce qu’ils s’y jouent leur vie…

Je veux mettre en valeur la puissance d’un fleuve face aux rives qui l’enserrent.

Qu’un seul tienne, résiste, s’affirme et les autres suivront

Photo: copyright Rozenn Quéré

Laisser une réponse