juil 19 2009
Mia Hansen-Love
L’état de grâce
interview de Mia Hansen-Love
Dans ‘Le Père de mes enfants’, Mia Hansen-Love filme le parcours d’un producteur de cinéma français, avant et après sa disparition. Et questionne dans un mélange de gravité et d’apaisement, à travers lui, les notions d’engagement, d’amour et de transmission. Solaire.
![]() |
En deux longs métrages, la réalisatrice de ‘Tout est pardonné‘ (2006) aura su instaurer un climat propice à saisir un état des choses, entre présence et absence, douceur et violence. Le monde de Mia Hansen-Love, d’abord ouvert à un protagoniste qui allait et venait fragilement au sein de sa cellule familiale, élargit aujourd’hui son champ d’action. Inspiré du producteur Humbert Balsan qui se suicida en 2005, ‘Le Père de mes enfants‘, au titre pourtant tutélaire, avance dans un double mouvement : du collectif (le cinéma, son industrie et ses rouages précaires) à l’individuel (le producteur, seul face au désarroi), puis du familial (avant et après le deuil) au monde retrouvé (l’adolescence et ses promesses). Cette dialectique de l’ombre et de la lumière, de la joie et des larmes traverse l’univers de la jeune cinéaste dont l’équilibre jamais ne vacille. La précision et la délicatesse de son regard en sont les murs porteurs.
![]() |
Comme ‘Tout est pardonné’, ‘Le Père de mes enfants’ est construit sur un cheminement. Avez-vous pensé votre second long métrage comme le prolongement de votre premier ?
Oui, pour moi ce sont deux films totalement complémentaires. C’est presque un même film en deux parties, recto verso, champ contrechamp. Chacun repose sur le passage du temps. Il y est question d’une transformation, d’un recommencement, d’une renaissance. La notion de cheminement m’est chère, jusqu’au mot même que j’aime bien. Lorsque j’écris, j’ai une ligne abstraite dans la tête qui correspond au parcours intérieur de mes personnages : celui du producteur dans la première partie du ‘Père de mes enfants’, celui de sa fille dans la seconde moitié du film. Ce sont des lignes en pointillés, quasi invisibles et pourtant très présentes.
Vos deux films se ressemblent autant qu’ils s’opposent. Vous employez vous-même le terme « recto verso» …
![]() |
Mes deux films se rejoignent par ce qu’ils évoquent : les rapports père-fille, le passage du temps, la disparition d’un être qui engendre une prise de relais… Ce qui les oppose, c’est le fait que, contrairement à celui-ci, mon premier film comprenait assez peu de personnages, les décors y étaient presque vides, il y avait quelque chose d’atemporel, comme un rejet des signaux de modernité – on n’y voyait aucun téléphone portable, par exemple. A cet égard, ‘Le Père de mes enfants’ est une façon aussi de dire que je crois au monde d’aujourd’hui. Ce monde est simplement traversé d’une mélancolie beaucoup plus secrète.
Les contraires y cohabitent, comme c’était déjà le cas dans votre premier film. L’équilibre de vos films n’est-il pas ainsi fait ?
![]() |
Lorsque j’ai écrit ‘Tout est pardonné’, la première personne qui l’a lu c’est Humbert Balsan. Je trouvais son rayonnement lumineux, aux antipodes de la mélancolie qui me hantait. Il dégageait quelque chose de très libérateur, il représentait pour moi la vie, l’épanouissement artistique. Tout l’inverse du personnage de mon premier film qui était un artiste sans art, un homme qui s’excluait du monde où il ne trouvait pas sa place. Et sa mort m’a comme envoyé un message me disant qu’il était peut-être plus proche de moi que cela. D’où le fait qu’il ait été si sensible à mon projet et que je me sois sentie si proche de lui. Dans mes deux films, on trouve cette idée de contraires qui se rejoignent. Par exemple, dans ‘Tout est pardonné’, Vienne est montrée vide, à l’aube, comme une ville fantôme, un espace presque imaginaire, tandis que dans ‘Le Père de mes enfants’, le quartier des banques à Paris, celui de l’Opéra qui est très agité, sont très présents avant que je ne me dirige vers quelque chose de plus essentiel.
Est-ce en ce sens qu’Humbert Balsan a inspiré ‘Le Père de mes enfants’ ?
Il en a été le déclencheur. Ma rencontre avec lui, puis sa mort ont réveillé beaucoup de choses en moi. Pourtant cette histoire fait appel à un univers qui, a priori, m’est très éloigné : les rapports entre producteurs, financiers et avocats… Mais le rayonnement d’Humbert Balsan m’a permis, en partant du contexte du cinéma, de traiter de thèmes très personnels, de reparler de transmission et d’héritage spirituel, d’être fidèle à mes préoccupations tout en élargissant mon champ de vision. J’ai trouvé ce cheminement très stimulant. Lire la suite de L’état de grâce »
S’ouvrir au monde implique chez vous un regard d’une grande précision. Comme pour les séquences autour de la drogue dans ‘Tout est pardonné’, celles qui traitent de la production dans ce film-ci contiennent une part très réaliste et documentée. Sans qu’elles ne soient jamais très éloignées de la rêverie. De la même manière violence et douceur cohabitent dans votre cinéma…
![]() |
Mon inspiration me porte vers cela. Je sens lorsque j’écris que ma musique interne est dialectique. Je suis toujours entre chaud et froid. Je ne pourrais pas tenir une même note. D’où le fait que je pense que j’aurais du mal à écrire un film dont l’action se tiendrait en peu de temps. Ce qui m’inspire, me stimule et donne le rythme de mes films, c’est le contraste.
La clarté de votre photographie et le caractère solaire de votre lumière ne sont-ils pas pour beaucoup dans cet équilibre des contraires ?
Mes films ne sont pas spécialement éclairés, aucune couleur n’est poussée numériquement et il y a même des scènes de nuit. Mais ce qui manifestement irradie, ce sont des moments saillants : ces séquences à Vienne dans ‘Tout est pardonné’, à la campagne ou en Italie ici. Cela tient aussi au fait que je tourne toujours l’été et ce sera pareil pour mon troisième film. Je ne me vois pas faire de film en hiver.
Pourquoi ?
Parce que le cinéma pour moi a tellement affaire à l’enfance, à la quête de lumière et de liberté. C’est très personnel. Si je fais du cinéma, c’est pour trouver la lumière, pour être heureuse, pour passer du temps avec les enfants. Le cinéma n’est pas juste une quête spirituelle et artistique, c’est aussi un art de vivre, un choix de vie. J’aime avoir chaud avec plein de gens autour de moi ! C’est pourquoi j’écris des scènes dans la forêt, au bord de l’eau, en Toscane, car j’ai envie d’y être avec mon équipe, avec mes acteurs. Il y a là-dedans quelque chose de très primaire mais qui a vraiment à voir avec la quête de lumière à l’origine de ma vocation. Cela ne signifie pas que je cherche cela chez les autres cinéastes, ni que c’est le but de l’art en général, mais chacun fait des films pour répondre à des besoins personnels. Il y a quelque chose de cathartique qui se situe là.
Votre mélancolie dont vous parliez précédemment a-t-elle à voir avec cette question de l’enfance ?
![]() |
Je pense que je fais partie des cinéastes – et ils sont nombreux – qui ont une forte nostalgie de l’enfance. Il y a quelque chose sans doute d’un peu idéalisé là-dedans, mais je ne suis pas fétichiste ! Je ne suis pas dans une recherche de mon propre passé, car je n’en ai pas une mémoire à ce point précise. L’enfance est quelque chose qui me touche beaucoup dans le cinéma de Truffaut, par exemple. Je trouve que c’est un cinéma du côté de la pensée, qui est très mûr et très candide à la fois, et c’est le mélange des deux qui est très émouvant. Dans mon premier film, j’ai pris tellement de plaisir à filmer des enfants que j’ai écrit plusieurs scènes pour eux dans le second. Il y a dans ce dispositif de tournage quelque chose d’extrêmement épanouissant, de très libérateur pour moi, sans que je puisse dire vraiment à quoi cela tient.
N’est-ce pas une volonté de retrouver un état de grâce via le cinéma ?
Je crois que ça a rapport avec cela, en effet. Il y a des films avec des enfants qui provoquent l’effet inverse pour moi, car ils sont pris en otage par le scénario et les dialogues. Il est rare que je sois séduite par les enfants dans les films. Mais il y a certains dispositifs qui leur permettent d’être eux-mêmes et lorsqu’on arrive à saisir une forme d’intériorité de l’enfance, une forme d’innocence, c’est là qu’on a le sentiment d’être en contact avec la grâce dont vous parlez. Il n’y a pas de plus grande satisfaction du point de vue artistique que d’arriver à saisir cela, je trouve. C’est quelque chose que j’ai ressenti fortement lorsque j’ai tourné la séquence où les filles se rendent dans le bureau de leur père, après son décès et avant la liquidation de sa société. Elles découvraient le décor, comme les personnages voyaient le bureau de leur père pour la première fois. J’ai essayé de tourner de longs plans séquences semi-improvisés où je leur donnais de la matière et des repères tout en leur préservant un espace de liberté. Est arrivé un moment où l’une d’elles a compris comment profiter de cette liberté : à cet instant, elle a pris le pouvoir de la scène et s’est mise à jouer pleinement. Il a fallu la brider, bien sûr, mais ces instants-là me sont très précieux.
![]() |
Propos recueillis par Anne-Claire Cieutat pour Evene.fr – Décembre 2009
« Tout est pardonné» : rencontre avec Mia Hansen-Love
Interviews – Lundi 28 Avril 2008A l’occasion de la sortie en DVD de « Tout est pardonné» , l’un des premiers films les plus prometteurs de l’année 2007 (nommé au César et distingué par le Delluc du premier film), rencontre avec la réalisatrice Mia Hansen-Love. |
![]() |
AlloCiné : Parlez-nous de la genèse de la production du film. Comment vous êtes-vous par exemple retrouvée à Emergence ? |
|







sûre que ce soit une bonne idée, je craignais qu’Emergence freine la réalisation, j’hésitais parce que je voulais aller vite. Puis mon producteur
Plusieurs choses de ce genre sont venues sur le tournage, à partir d’un scénario qui devait toujours rester « disponible» par rapport au présent du tournage.
L’ambiance à Vienne n’est pas la même qu’ensuite à Paris, et si la troisième partie est solaire, elle ne l’est pas de la même façon que la première (on a par exemple utilisé une autre pellicule pour la partie en Corrèze).
A certains endroits précis, le fait de pouvoir se dire qu’on avait le temps, c’était essentiel. Par exemple, la scène de séparation à l’hôpital, a priori difficile, on l’a tournée en plan séquence pour ne pas morceler l’émotion, et j’ai dit à
et vont sûrement le tourner l’année prochaine,